Un repos bien mérité


Shimla / Shoghi : Boucler la boucle / du 6 au 13 juillet


Nous décidons de rejoindre Shimla en bus, pas vraiment décidés à rouler sous des pluies diluviennes, à zigzaguer entre nids-de-poule et files de camions Tata dans les lacets himalayens de la route la plus fréquentée de la région. En effet la mousson est bien installée dans cette partie des montagnes, en témoignent les journées pluvieuses à procrastiner et jouer aux cartes sur le toit-terrasse de notre hôtel à Manali. Mais prendre le bus sur ces routes sinueuses n'est pas non plus de tout repos. Mieux vaut-il avoir l'estomac bien accroché, et avoir assidûment prié Ganesh avant d'embarquer. Et parce qu'en plus nous aimons la difficulté, nous choisissons le trajet de nuit, avec clim à moins douze, spot lights de boîte de nuit et soap movie bollywoodien en fond brutal sonore. Toute une expérience...

Nous retrouvons Rakesh à la gare de bus de Shimla, et le suivons jusque chez lui, lui en voiture, nous à vélo. Heureusement l'itinéraire ne fait que descendre jusque Shoghi, où habitent Susan Rakesh et Akira. Nos amis sont confortablement installés dans un village de la banlieue sud de Shimla, dans une extension de la maison d'enfance de Rakesh, qu'il a construite pour l'arrivée de leur petite Akira. Au rez-de-chaussée vivent ses parents, et chez eux tout se fait au sol, à l'indienne. Nous serons logés au premier étage, dans un appartement où Rakesh et Susan ont eux-mêmes habité au début de leur mariage, tandis qu'à présent ils sont installés au deuxième, dans un confort moderne à l'occidental, avec cuisine aménagée ouverte sur la pièce à vivre, une chambre parentale bien séparée de la chambre d'Akira, une salle de bain équipée, et pour couronner le tout une grande terrasse pour les belles soirées d'été avec vue panoramique sur les douces ondulations de la vallée. Les lieux sont paisibles, et les nuits calmes et fraîches, pour des repos réparateurs.

Nous nous laissons chouchouter par Susan, qui est aux petits soins avec nous. Elle passe une grande partie de ses journées en cuisine car elle est passionnée par la pâtisserie et la boulangerie. Malheureusement le climat indien n'est pas propice en cette saison, l'humidité ambiante ne facilite pas la prise de ses pâtes et gâteaux, mais Susan est experte et a su dompter ce facteur extérieur, auquel viennent également s'ajouter une eau et des ingrédients différents. Ancienne hôtesse de l'air de nationalité allemande, Susan a fait le choix de quitter son métier pour se consacrer à sa vie de famille ici en Inde, à Shoghi, aux antipodes des choix de la majorité des femmes européennes de son âge. Son projet au moment où nous y étions, était de conjuguer sa passion pour l'art de la pâtisserie à une petite activité rémunératrice de livraison sur commande. Toutes les amies d'Akira raffolent des délices de Susan, et pour chaque anniversaire ou fête, les mamans lui confient la confection de pièces montées de plus en plus sophistiquées. Susan s'éclate, et se fait des amies. Sa petite entreprise ne peut que réussir, dans une Inde branchée et mondialisée où toutes les petites filles rêvent de Reine des Neiges et de Princesses Disney.

Pendant que Susan a les mains qui pétrissent, Rakesh quant à lui, dessine et tatoue. Ça tombe bien, Vincent et mois envisagions depuis un moment de graver le voyage sur notre peau. Son studio, qu'il partage avec un confrère, est installé dans une rue qui mène au Mall, en plein cœur de Shimla centre. Nous y faisons la connaissance de quelques-uns de ses amis, et de son cousin, qui invitera Vincent à venir jouer dans son studio. Ensemble, nous imaginerons et dessinerons nos tatouages. Rakesh s'est spécialisé dans les effets d'aquarelle, et l'idée d'un tatouage coloré me tente bien. Tout y est : notre itinéraire dans une représentation fantaisiste et colorée de l'Eurasie, une chaîne, et enfin une bicyclette et son paquetage. Vincent lui restera dans le noir, pour un magnifique paon qui viendra recouvrir une ancienne tête de mort qui avait fait son temps.

Notre passage à Shoghi a également été l'occasion pour Vincent de se remettre à la batterie le temps de quelques jours. Le cousin de Rakesh (Rajesh?), musicien lui aussi, guitariste dans un groupe de Metal, s'est fait construire un studio d'enregistrement non loin de la maison. Forcément, le courant passe tout de suite avec Vincent, qui se voit confier une mission qui n'est pas sans lui déplaire : Rajesh a composé un morceau, très inspiré de la musique de Gojira (dont les indiens férus de Metal raffolent), et ne trouve aucun batteur à la hauteur pour reproduire le rythme qu'il a posé sur ses parties de guitare. Au bout de deux jours de boulot, le morceau est dans la boîte, et Rajesh doit une fière chandelle à Vincent, qui a eu des bonnes suées dans la salle de prise de son non climatisée !

Nous avons également réussi à caser, dans cet emploi du temps somme toute bien chargé, une sortie dominicale au Temple d'Hanuman dans les hauteurs de la ville, ainsi qu'un succulent repas de différents currys à se pâmer concocté par la maman de Rakesh, et de fabuleux spectacles quotidiens donnés par Akira, la grande Princesse Danseuse, devant un public international composé de nous, dans le prestigieux Théâtre de leur salon.


Delhi : 13-17 juillet

Le retour dans les plaines est toujours un choc, après la douceur de vivre des montagnes. Nous sommes en période de mousson, mais ne voyons la pluie que très rarement. Nous en subissons par contre la chaleur et l'humidité écrasantes, qui nous scotchent toute la journée, et nous assomment la nuit. A cela vient s'ajouter la pollution de la Capitale, qui ne fait qu'amplifier la sensation d'étouffer. Heureusement la ville est doté de beaux parcs, oasis où il fait bon se prélasser à l'ombre.

Mon amie Adélie est de retour en Inde, mais sa propriétaire refuse catégoriquement qu'elle reçoive famille et amis, craignant un contrôle des autorités, l'accueil d'étrangers dans les textes étant strictement réglementé. Nishi, le compagnon d'Adélie, avait pourtant prévu notre arrivée, et était allé remplir un formulaire attestant que nous serions bien logés chez lui, mais la propriétaire n'avait pas voulu le signer.

Nous sommes finalement hébergés par Ajay, un ami de Karanbir rencontré à Deyzor. Ajay Khullar est écrivain, mais aussi journaliste pour le prestigieux magazine Discover India. Passionné de voyage, notre aventure le fascine, et c'est spontanément qu'il nous avait proposé de nous héberger lors de notre passage à New Delhi.

De par son métier et son érudition, Ajay connaît du beau monde à Delhi, et fréquente des lieux huppés. Notre séjour en sa compagnie sera rythmée par des activités pour le moins mondaines, au regard de notre quotidien de cyclovoyageurs : un déjeuner dominical à L'Imperial Delhi Gymkhana, club select où familles aisées et hommes d'affaires sociabilisent ; et un dîner dans une maison luxueuse entourée d'un green chez une amie exportatrice d'artisanat de luxe chez qui nous nous délecterons d'une bouteille de Pouilly Fuissé en compagnie de son frère éditorialiste au Times of India le soir tout à fait par hasard de nos 12 ans de rencontre. Tout un programme !


Amritsar : 17-21 juillet

Nous avons rendez-vous avec Danial à Amritsar, au Punjab, non loin de la frontière pakistanaise, dans la ville du Temple d'Or, haut-lieu du sikhisme, l'une des nombreuses religions dont l'Inde est le berceau.

Danial, pour qui la poursuite du voyage se fera par le Pakistan, revient d'un aller-retour express à Singapour où il s'est rendu afin de récupérer son visa pour le Pays des Purs. L'itinéraire que nous convoitions initialement prévoyait également un passage par la République islamique, mais plusieurs choses nous en avait finalement empêchés. Nous n'avions pas réalisé que l'obtention du visa en terre indienne, son éternelle sœur ennemie, ne serait pas possible. Et puis comment faire passer la pilule auprès de nos familles, alors que dans la communauté des voyageurs à vélo ceux qui l'ont vécu s'accordent à dire que l'expérience est unique sur la route montagneuse de la mythique Karakoram Highway reliant le Cachemire pakistanais au Turkestan chinois. Tout n'était finalement qu'une affaire de timing, puisque quelques mois plus tard, le pays offrait la possibilité de faire sa demande de visa en ligne, tout comme au même moment la frontière terrestre entre la Birmanie et l'Inde rouvrait aux touristes étrangers.

J'avais eu l'occasion de visiter Amritsar et son Temple d'Or en 2006, lors de la visite de mon cousin Ben alors que j'étais étudiante à Pune. J'en avais gardé un souvenir intense, et Vincent rêvait depuis de s'y rendre. Ce fut chose rendue possible, quand j'ai eu l'occasion de récupérer un nouveau porte-bagage avant, robuste celui-ci, ramené spécialement de Singapour par notre ami Danial. Le rendez-vous était pris, et la petite escapade est assez facile de Delhi, grâce au train express reliant les deux villes.

Comme je l'avais fait 12 ans plus tôt, nous avons passé une grande partie de notre séjour à Amritsar dans l'enceinte du Gurdwara, à contempler son reflet dans le bassin au centre duquel il est érigé, à écouter les chants liturgiques émanant de son cœur, et à observer le défilé de dévots se purifier en ses eaux sacrées.

Le sikhisme est une religion passionnante, comme toutes les autres religions me direz-vous. Mais ce qui la distincte de toutes, c'est qu'elle est tout à fait contemporaine, puisqu'elle est la plus récente. Religion dharmique monothéiste, le Sikhisme a été fondé au XVe siècle dans le Nord de l'Inde par Guru Nanak. Poète érudit et mystique, il regrette l'antagonisme entre hindous et musulmans quand pour lui la religion devrait être un lien pour unir les êtres humains. Opposé au système des castes, son credo fondateur est qu'il n'y a ni hindous ni musulmans, mais que tous sommes des « disciples », ou « sikhs » en sanskrit. Plus qu'une doctrine religieuse, le sikhisme est un cheminement spirituel, universel et protecteur, basé sur un concept d'égalité de droits pour tous.

L'un des passages obligés d'une visite d'Amritsar est le Musée de la Partition, qui relate de la division en 1947 de l'Empire des Indes Britanniques en deux entités bien distinctes, le Pakistan (occidental et oriental – l'actuel Bangladesh) de l'Inde telle qu'on la connaît aujourd'hui, avec son lot d'événements dramatiques qui en ont été la conséquence. Le Punjab, dont Amritsar est la capitale provinciale, en a tout particulièrement souffert, puisque l'Etat a été divisé en deux par une frontière dessinée tout à fait arbitrairement, coupant parfois des villages, et séparant par la même occasion des familles entières, devenant du jour au lendemain de nationalités différentes. La partition Hindoustan / Pakistan a provoqué la migration de plusieurs millions de personnes, des communautés hindous rentrant en Inde, et des musulmans fuyant vers leur nouvelle patrie. Un drame historique qui se ressent encore dans leurs relations diplomatiques. Le Musée, inauguré en 2017, témoigne de récits personnels, de documents officiels, de cartes, et de pléthores d'objets (armes, bagages emmenés à la va-vite, etc). Une visite poignante.

Pour nous remettre de nos émotions, nous dégustons le deuxième meilleur lassi de toute l'Inde après celui de Varanasi, au pied de notre hôtel. Puis Danial nous présente à son ami Uttam, qui a été son hôte avant son voyage express à Singapour. Nous nous retrouvons dans un bar, où Uttam nous paye tournée sur tournée de pintes de bières. Il nous parle de son projet d'agriculture en aquaponie, qui pour lui est peut-être la seule solution pour continuer de nourrir les habitants de ces zones désertiques, dont les terres sont pauvres et les ressources en eau quasi-inexistantes. Quel personnage !


Delhi : 21-24 juillet

Notre retour à Delhi signe la fin de notre séjour indien. Durant les 3 jours qui nous restent, nous préparerons nos vélos pour l'avion, enverrons un colis à destination de la France qui contiendra de précieux trésors indiens, comme des tissus, de la vaisselle, et de souvenirs pour familles et amis.

Ces 3 derniers jours sont aussi l'occasion de profiter de nos amis : restaurant japonais en compagnie d'Adélie, Nishikant et sa sœur Shalini, balade dans les parcs, soirée chez Ajay.

Notre parenthèse indienne se referme, non sans un pincement au cœur. Et même si la chaleur de la plaine nous accable, même si la pollution de la ville nous étouffe, l'Inde restera une des parties du voyage les plus intenses. Plus je passe de temps dans ce pays, plus je l'aime, et c'est sans compter les nombreux amis que nous y avons maintenant. Ce pays est comme une deuxième maison, un vaste refuge, aussi bizarre que cela puisse paraître. L'inde fait peur la plupart du temps, perturbe, déstabilise. Mais au fur et à mesure de mes voyages, j'y ai trouvé une certaine stabilité, des repères. Je crois bien que si je devais abandonner la France, c'est bien l'Inde que je choisirai. Car en Inde, ce pays-monde exaltant et bigarré, tout est forcément possible.